• Urashima Tarô

    Voila un petit conte que j'aime beaucoup, c'est l'histoire d'Urashima Tarô et de la déesse de la mer. Il y a plusieurs versions de cette histoire, celle ci est ma préférée.

     

    Les histoires

    Statue d'Urashimo Tarô à Mitoyo, Kagawa

    Un soir d’été, il y a longtemps de cela, un jeune homme nommé Urashima Taro se promenait sur la plage après sa journée de travail. Soudain, il vit une tortue renversée sur le dos qui agitait ses pattes. Il se pencha vers elle et la ramassa.

    - Pauvre petite, dit-il, tu aurais pu mourir au soleil. Je me demande qui t’a retournée de la sorte. Sans doute un gamin sans cervelle qui n’avait rien de mieux à faire … 

    Portant la tortue, il quitta la plage, entra dans la mer et alla aussi loin qu’il put. Comme il la remettait à l’eau, il murmura :
    - Va, vénérable tortue, et puisses-tu vivre des milliers d’années ! 

    Le lendemain, Urashima reprit la mer et lança ses filets. Lorsqu’il eut doublé les autres bateaux et qu’il se retrouva seul , loin des côtes, il s’accorda un peu de repos, laissant son embarcation danser sur les vagues. C’est alors qu’il entendit une petite voix appeler doucement :

    - Urashima ! Urashima Taro !

    Il regarda alentour, mais il ne vit personne. Or la petite voix, soudain plus proche, reprit :

    - Urashima ! Urashima Taro ! 

    Il regarda plus attentivement et découvrit une tortue qui nageait devant son bateau.

    - Tortue, est-ce toi qui m’as appelé ? demanda-t-il.

    - Oui, honorable pêcheur, c’est moi. Hier, tu m’as sauvé la vie. Aussi, aujourd’hui, suis-je venue te remercier et te proposer de  m’accompagner au Ryn Jin, le palais de mon père, le Roi Dragon sous la mer.

    -Le roi Dragon sous la mer ne peut être ton père !" s’exclama Urashima. Ce n’est pas possible !

    - Mais si ! Je suis sa fille. Si tu grimpes sur mon dos, je te conduirai jusqu’à lui.

    Ce devait être merveilleux de connaître le Royaume sous la mer… Urashima quitta donc son bateau pour aller s’asseoir sur la carapace de la tortue.

    Il partirent sur-le-champ, en glissant sur les vagues. Ensuite, ils plongèrent vers les profondeurs et longtemps, filèrent sous l’eau, frôlant au passage des baleines et des requins, des dauphins joueurs et des poissons argentés.


    Les histoires

    Enfin, Urashima distingua dans le lointain une somptueuse porte de corail ornée de perles et de pierres précieuses scintillantes. Derrière, se dressaient les toits pentus et les pignons d’une fastueuse demeure de corail.

     - Nous approchons du palais de mon père, annonça la tortue. Et à peine eut-elle parlé qu’ils l’atteignirent.

    - A présent, ajouta-t-elle, il va te falloir marcher. 

     Elle se tourna vers l’espadon qui gardait l’entrée et lui dit :

    - Voici l’honorable invité venu de la terre du Japon. S’il te plaît, montre-lui le chemin.

     Sur ces mots, elle disparut et l’espadon introduisit Urashima dans une cour. Là, toute une compagnie d’animaux marins – pieuvres et seiches, thons et carrelets  en rang les uns au-dessus des autres, s’inclinèrent devant lui en clamant tous en chœur :

     Bienvenue au  Ryn Jin, le palais du roi dragon sous la Mer ! Trois fois bienvenue ! 

     La compagnie d’animaux marins escorta le jeune homme jusqu’à une cour intérieure qui donnait accès à la porte du palais de corail.

    Elle s’ouvrit sur une princesse rayonnante de beauté, aux longs cheveux noir épars sur les épaules, vêtue d’un kimono rouge et vert, aux reflets aussi chatoyants que la vague traversée par le rayon de soleil.

     - Bienvenue au royaume de mon père, dit la princesse. Resteras-tu quelque temps au pays de la jeunesse sans fin, où jamais ne meurt l’été, où jamais ne naît le chagrin ? 

     En entendant ces paroles et en contemplant ce visage si fin, Urashima sentit le bonheur l’envahir.

    - Mon vœu le plus cher serait de pouvoir rester ici, avec toi, pour toujours, répondit-il.

    Les histoires

    Urashima Taro par Hokusai

      - Dans ce cas, je t’épouserai et nous vivrons ensemble éternellement, déclara la princesse. Mais allons tout d’abord en demander la permission à mon père. 

     Elle prit Urashima par la maint et le mena par de longs couloirs jusqu’à la salle du trône. Là, ils s’agenouillèrent devant le Roi Dragon sous la Mer, ce seigneur tout-puissant, et se prosternèrent si bas que leurs fronts touchèrent le sol.

     - Honorable père, dit la princesse, voici le jeune homme qui me sauva sur la terre des hommes. Consentez-vous à ce qu’il soit mon mari ?

    - J’y consens, répondit le Roi Dragon. Mais qu’en pense le pêcheur ? 

    - Oh ! J’accepte avec joie ! » s’écria Urashima.

    Les noces eurent lieu aussitôt. Lorsque la princesse et Urashima se furent jurés leur amour par trois fois en buvant la tasse de saké des jeunes mariés, les réjouissances commencèrent. Une musique douce s’éleva et des poissons arc-en-ciel aussi étranges que merveilleux dansèrent et chantèrent longtemps.

    Les histoires

    Urashima Tarô par Kuniyoshi Utagawa

    Le lendemain, la fête finie, la princesse montra à Urashima quelques-unes des merveilles du palais de corail et du royaume de son père. La plus extraordinaire d’entre elles, assurément, était le jardin des quatre saisons.

    A l’est, se trouvait le jardin du printemps. Les pruniers et les cerisiers étaient en fleurs ; une multitude d’oiseaux gazouillaient gaiement.

    Au sud, les arbres avaient revêtu leurs vertes parures d’été, les grillons chantaient.

    A l’ouest, les érables d’automne rougeoyaient de leurs feuilles couleur de feu, les chrysanthèmes fleurissaient.

    Au nord, dans le jardin d’hiver, les bambous et la terre étaient couverts de neige, les étangs pris dans les glaces. 

    Il y avait tant de choses à voir et à admirer au Royaume sous la Mer qu’Urashima en oublia sa maison et sa vie passée.

     Mais un jour, il se rappela ses parents et annonça à la princesse :

    - Ma mère et mon père pense sans doute que je me suis noyé en mer. Il doit y avoir trois jours, si ce n’est plus, que je les ai quittés. Il me faut aller leur raconter ce qui s’est passé.

     - Attends, implora-t-elle, attends un peu. Reste au moins encore une journée ici, avec moi.

    - Mon devoir est de les rassurer, expliqua-t-il. Mais n’aie crainte, je te reviendrai.

    - Dans ce cas, il me faut redevenir une tortue pour te reconduire sur la terre au-dessus des vagues. Mais auparavant, accepte ce cadeau. 

     Et la princesse lui offrit trois belles boîtes en laque retenues ensemble par un cordon de soie rouge.

    - Ne t’en sépare jamais, dit-elle, et jure-moi de ne les ouvrir sous aucun prétexte. 

     Urashima ayant promis, la princesse redevint une tortue. Il s’assit sur son dos et ils partirent. 

    Longtemps, ils voyagèrent dans les profondeurs de la mer. Puis ils remontèrent vers la surface et atteignirent les vagues. Urashima se tourna vers la terre, revit les montagnes et la baie qu’il connaissait si bien et quand la tortue eut atteint la plage, il sauta sur le sable.

    - Rappelle-toi, lui lança-t-elle, n’ouvre pas les boîtes. Elles portent en elle le secret du royaume de Ryn Jin.

    - Je n’oublierai pas », promit-il.

    Les histoires

    Urashima Tarô part Edmund Dulac 1916

     

    Il traversa la plage et prit le chemin de sa maison. Il regarda autour de lui et une étrange crainte l’envahit. Les arbres semblaient différents. Les demeures également. Parmi les gens qu’il croisait, il ne reconnaissait personne.

     Lorsqu’il atteignit sa maison, il la trouva fort changée. Seuls quelques pierres et le ruisseau qui traversait le jardin étaient restés les mêmes.

     -  Mère ! Père ! » appela-t-il. Un vieil homme qu’il n’avait jamais vu apparut à la porte.

    - Qui êtes vous ? demanda Urashima. Où sont mes parents ? Et qu’est-il arrivé à notre maison ? Tout est transformé… Pourtant, il n’y a pas plus de trois jours que moi, Urashima Taro, je suis parti.

    - Cette maison m’appartient, déclara le vieillard. Tout comme elle appartint à mon père et au père de mon père avant lui. Mais il paraît qu’un homme, du nom d’Urashima Taro, vécut ici jadis. Selon la légende, un jour, il s’en fut pêcher et ne revint jamais. Peu de temps après sa disparition, ses parents moururent de chagrin. Cela se passait il y a trois cents ans environ. 

     Urashima secoua la tête. Il avait peine à croire que sa mère, son père et tous ses amis étaient morts depuis si longtemps. Il remercia le vieillard et retourna lentement vers la plage où il s’assit sur le sable. Il se sentait triste et se répétait : «  Trois cents ans… Trois cents ans qui ne sont sans doute que trois jours dans le Royaume sous la mer. »

     Ainsi, Urashima ne reverrait jamais ses parents. Du fond de son cœur, les paroles de la princesse lui revinrent à l’esprit : « N’ouvre jamais les boîtes, elles portent en elles le secret du Royaume de Ryn Jin. »

     Mais quel était ce secret ? Que contenaient ces boîtes ? Sa curiosité fut plus forte que sa promesse et Urashima dénoua le cordon de soie rouge entourant la première boîte.

    Trois tourbillons de légère fumée s’enroulèrent autour de lui et le beau jeune homme devint un vieillard très, très âgé.

     Il ouvrit la deuxième boîte. A l’intérieur, se trouvait un miroir. Il se regarda et découvrit que ses cheveux avaient blanchi, que son visage s’était ridé. 

     Il ouvrit la troisième boîte et une plume de grue s’en échappa. Elle vint frôler sa joue, puis se posa sur sa tête.

     Et le vieil homme se métamorphosa en une belle et élégante grue. 

    Elle prit son envol et regarda la mer du haut du ciel. La grue se retourna une dernière fois vers ce qui avait été son village et vit que les boîtes en laque déversaient du sable sur la plage, des torrent de sable. Toujours plus et toujours plus loin jusqu’à ce que la rivière et les pierres elles-mêmes s’effacent du paysage.

     S’éloignant du rivage, la grue aperçut, nageant sur les vagues, une tortue. Celle-ci leva la tête et découvrit à son tour l’oiseau merveilleux. Alors, la princesse comprit que son mari, Urashima Taro, ne reviendrait jamais au Royaume sous la Mer.

    Les histoires

    Urashima Taro par Utagawa Kunisada


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  • Commentaires

    1
    Sakutei Profil de Sakutei
    Mardi 21 Décembre 2010 à 20:37

    C'est effectivement un belle légende ^^. Elle me fait penser à une autre histoire avec une ondine (je crois que c'est de là que je tiens pas passion pour les ondines). Il faudra que je te la copie pour te montrer !

     

    La morale : c'est bientôt la fête de la consommation, n'ouvrez pas les cadeaux huk huk huk.

     

    2
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Jeudi 23 Décembre 2010 à 11:18

    Oui oui fais voir, moi aussi j'ai une passion depuis quelques temps pour les Ondines à cause de toi lol. 

    3
    boostercash
    Mercredi 6 Avril 2011 à 12:37

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    4
    Mercredi 6 Avril 2011 à 13:26

    ça me fait penser à Love Hina. Un moment ils parlent de l'histoire de Urashima Tarô, et une petite folle confont Urashima Tarôt avec Urashima Keitaro.hihi, mais vous apréciez tant le Japon que ça? et vous vous y conéssez très bien?

    5
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Jeudi 7 Avril 2011 à 21:36

    On retrouve souvent l'histoire d'Urashima Tarô avec des variantes bien sur car elle touche un sujet important^^. Alors oui j'apprécie beaucoup le Japon car c'est mon pays d'origine.

    6
    Vendredi 8 Avril 2011 à 08:15

    ah okay, donc vous êtes d'origine japonaise! la chaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaance!!!

    7
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Vendredi 8 Avril 2011 à 17:21

    Avant de venir en France j'admirais beaucoup les français et leur culture et puis votre culture et votre histoire me faisait rêver et en arrivant ici j'ai rencontré beaucoup de gens qui rêvaient du Japon lol. Bon je dis pas que ça me fait plus rêver mais depuis 16 ans j'ai eu l'occasion de l'apprendre et la vivre. C'est different de chez moi mais tellement riche! 

     

    8
    Vendredi 8 Avril 2011 à 17:52

    ooooooooooooh!0.0 ben, ça doit vous décevoir le pétrole dans le sous-sol du Japon, non? MOI OUI!!!!!!ouiiiiiin!!snif, je me reprends... mais heu...vous habitiez vers où au Japon?

    9
    O-Ren-Kimi Profil de O-Ren-Kimi
    Vendredi 8 Avril 2011 à 19:31

    J'étais à Kobe et ma famille est sur Osaka. Kansai power lool. 

    10
    Dimanche 23 Octobre 2011 à 14:16

    un bien joli conte

    merci pour le partage

    bon dimanche

    11
    Sakutei Profil de Sakutei
    Samedi 3 Mars 2012 à 23:05

     

    Ça y est ! après un an sans chez-moi, je déballe enfin mes cartons et j'ai retrouvé ce conte dont je t'avais parlé en lisant le tien ^^. Le style est un peu ampoulé et vieillot mais ça me parle toujours autant !

    Je lisais ce genre d'histoire quand j'étais gosse. Celle-ci m'a particulièrement touché parce qu'on ne sait pas trop, au final, si quelqu'un a fait quelque chose de mal.


     

    La funeste alliance de la terre et des eaux

     

     

     

    Les génies des eaux n'étaient pas moins capricieux que leur élément naturel. Il semble qu'ils aient considéré le genre humain avec un mélange d'envie et de crainte, de même que leur commerce avec les mortels pouvait présenter un aspect tour à tour délicieux ou terrible. De telles rencontres n'avaient rien d'exceptionnel. L'histoire d'Huldbrand, seigneur de Ringstetten en Forêt-Noire, non loin des sources du Danube, en offre un triste exemple.

     

    Les aventures de ce noble chevalier commencèrent lors d'un tournoi qui avait lieu dans la capitale de l'Empire, à plusieurs jours de marche de Ringstetten. Le jeune homme était passé maître aux joutes à cheval et au maniement de l'épée et, au cours des fêtes accompagnant le tournoi, il trouva l'occasion de charmer les dames de la cour. L'une d'elles – nommée Bertalda, la fille d'un duc - , plus belle et plus audacieuse que les autres, l'encouragea au point qu'il osa lui demander son gant en gage de sa faveur. Elle répliqua qu'elle le lui accorderait volontiers, pour peu qu'il allât visiter une forêt hantée, voisine de la cité, et qu'il revînt bientôt lui en dire des nouvelles. C'était là une idée bien sotte, mais le jeune Huldbrand, plein de fougue, ignorant la peur et se sentant mis à l'épreuve, éperonna son cheval en direction de la forêt.

     

    Au début, tout se passa bien. Les grands arbres étaient largement espacés, leur troncs prenant dans l'aube une teinte rosée. L'herbe, sous les sabots de sa monture, était épaisse et bien verte ; grives et loriots gazouillaient dans les frondaisons dorées par le soleil levant. Mais à mesure que la matinée s'avançait, le sous-bois s'assombrit et l'atmosphère changea. Des ronces couvraient maintenant le sol. Aucun oiseau ne chantait plus et, à mesure qu'il s'enfonçait dans la forêt, les sons se firent de plus en plus rares et étouffés. Huldbrand se crut d'abord victime d'une hallucination lorsque de fuligineuses créatures, courant dans les branches, lui semblèrent l'observer dans l'ombre de leurs yeux brillants ; puis de puissantes griffes vinrent se planter dans un membre de son cheval, qui se mit à trembler. Un peu ébranlé, le chevalier fit quelques voltes à droite et à gauche, cherchant l'ennemi, et soudain il se trouva en face d'un vieillard pâle comme un fantôme, à la barbe et aux cheveux blancs.

     

    Nullement impressionné, il retint sa monture pour contempler l'apparition. Mais l'instant d'après elle s'était changée en un torrent furieux dont les flots se dirigeaient droit sur lui et son cheval. Celui-ci se cabra puis, prenant le mors aux dents, emporta son cavalier dans une course folle et aveugle.

     

    Ayant perdu la notion du temps dans ce maelström de vent et de pluie tombant en rafales, Huldbrand galopa et galopa, puis sa course prit fin aussi brusquement qu'elle avait débuté ; jamais il ne put dire quelle distance il avait parcourue. Son cheval s'arrêta, écumant et tremblant, au bord d'un ruisseau qui coulait à travers une prairie émaillée de fleurs formant une avancée dans les eaux d'un lac tranquille. Un soleil oblique éclairait une chaumière édifiée sur le tapis d'herbes. Assis sur le seuil, se tenait un homme d'un certain âge, hâve et décharné comme nombre de pêcheurs, ses filets déployés en travers de ses genoux écartés, une grosse aiguille à la main ; il avait suspendu son ouvrage pour examiner l'intrus. Une odeur de poisson grillé entourait la chaumière.

     

    Huldbrand héla le vieux pêcheur qui se leva, inclinant la tête avec une rustique courtoisie. Il demanda du foin pour son cheval et un abri pour lui-même ; l'un et l'autre lui furent accordés sans difficulté. A la nuit tombée, il se retrouva assis devant un feu crépitant, un verre de vin à la main.

     

    Ils échangeaient des propos sans suite lorsque la pluie commença à frapper au carreau. Le vent s'était levé. La pluie redoubla, s'infiltrant par les fentes de la menuiserie ; le pêcheur fit entendre un grognement réprobateur. "Allons, petite, cesse donc ton manège et rentre à la maison", cria t-il, ajoutant à l'intention d' Huldbrand : "C'est notre fille adoptive. Elle nous joue des tours, mais elle n'est pas méchante."

     

    La porte s'ouvrit d'un coup, laissant passer une jeune fille – presque une adolescente – qui sauta au milieu de la pièce, qu'elle parut illuminer par sa présence. Sa blonde chevelure voltigeait autour de sa tête, parée d'étincelantes gouttes d'eau ; ses yeux avaient la couleur de la mer et sa peau une pureté lumineuse comme la blanche crête des vagues. Elle s'agitait dans tous les sens, tandis que le pêcheur se renfrognait et que sa femme semblait de plus en plus irritée, puis elle se laissa tomber à côté de la chaise d'Huldbrand.

     

    "Beau chevalier", dit-elle, "te voici donc enfin."

     

    Transporté d'enthousiasme, il lui tendit la main, mais le pêcheur, secouant la tête, reprocha sa conduite à la jeune fille qui, à son tour, se renfrogna. Puis elle se releva, éclata de rire et s'enfuit hors de la chaumière.

     

    Huldbrand, se levant aussitôt, partit à sa recherche dans la nuit. La tempête faisait rage maintenant. L'air était si sombre, la froide pluie si drue, le vent si assourdissant, qu'il ne tarda pas à s'égarer, le brouillard l'empêchant d'apercevoir les lumières de la maison encore toute proche. Un visage pâche et âgé apparu alors dans les ténèbres ; en se tournant vers lui, notre héro glissa dans un torrent. L'eau lui arrivait à la taille et ses vêtements étaient trempés.

     

    "Ce vieillard, le seigneur du courant, a plus d'un tour dans son sac, sache-le", clama une voix haute et claire. Se frayant un passage à travers les flots vers l'endroit d'où venait la voix, Huldbrand trouva la jeune créature allongée dans un berceau de verdure sur une petite île au centre du torrent. Il se hissa à ses côtés et la prit dans ses bras ; dès lors, son cœur ne lui appartint plus. Ils attendirent ainsi la fin de l'orage. La voix éraillée du pêcheur appelant la jeune fille se mêla aux dernières rafales. Elle haussa les épaules mais le chevalier l'emporta, toujours dans ses bras, vers la chaumière ; en chemin, ils croisèrent un visage pâle, au regard inquisiteur.

     

    A la suite de cet orage, la prairie fut transformée en une île ; le ruisseau qui la traversait, ses eaux ayant démesurément gonflé, la coupait de la forêt – son seul lien avec le monde extérieur. Notre héro n'en avait cure. Son séjour dans la chaumière, en compagnie de sa belle, lui sembla un rêve éveillé.

     

    Celle-ci se montrait pleine d'ardeur mais capricieuse, rayonnante d'amour et l'instant d'après le visage cruellement fermé. Huldbrand apprit de ses hôtes les circonstances de son adoption. Il y avait plusieurs années, leur propre fille, encore en bas âge, avait mystérieusement disparu et, peu après, celle-ci – qu'ils appelaient Ondine – avait frappé à leur porte. Toute petite mais richement vêtue et couverte de bijoux, à travers son babil, ils avaient cru comprendre qu'elle évoquait des palais sous-marins et, dans ses chansons, revenait toujours le nom de son père, seigneur des eaux. Le pêcheur et son épouse, n'entendant rien à tout cela, la regardaient comme une consolation envoyée par la divine providence, et ils l'élevèrent comme leur propre fille.

     

    Pourtant, il sautait aux yeux qu'elle ne l'était pas. Elle avoua à Huldbrand, quand elle consentit enfin à se donner à lui, qu'elle était fille de la mer. Comme toutes ses pareilles – qu'elles parcourent les océans ou se cachent dans un ruisseau de montagne, voire dans une fontaine citadine – et comme les autres esprits élémentaires – les salamandres amies des flammes, les nains vivants dans les entrailles de la terre, les esprits ailés qui peuplent l'atmosphère - , Ondine n'avait pas d'âme. A sa mort, tout son être s'évanouirait dans le néant, ou retournerait aux éléments sans laisser la moindre trace : l'immortalité de l'âme lui était refusée. C'est pourquoi le seigneur son père l'avait envoyée courir le monde des hommes, où l'on racontait qu'en se rendant maîtresse du cœur d'un mortel une ondine se voyait gratifiée d'une âme humaine, lui conférant la sorte d'immortalité qui s'accompagne de cela.

     

    Or, elle n'avait eu aucune peine à s'emparer du cœur d'Huldbrand. Du jour où il lui jura fidélité, elle montra une constante douceur, de sorte qu'il eut peine à reconnaître la farouche et capricieuse créature qu'elle avait été jusque là.

     

    Lorsque les eaux commencèrent à baisser, il décida de l'emmener avec lui et de l'épouser comme une mortelle ordinaire.

     

    Les bons vieillards, à travers leurs larmes, sourirent à ce destin inespéré pour elle. Assurément, ils ne pouvaient lui offrir rien de comparable au bord de leur lac solitaire entouré d'une forêt hantée.

     

    Il s'agissait pour Huldbrand et pour elle de passer d'un monde dans un autre – celui de l'ondine, isolé, tranquille, soumis à la magie des eaux, à celui du chevalier, bourdonnant de l'activité des hommes et gouverné par eux. Entre les deux mondes, s'étendait la redoutable forêt, où nos voyageurs furent escortés par deux guides. L'un d'eux était un prêtre vêtu d'un blanc manteau, appartenant au monde d'Huldbrand, l'autre était ce pâle vieillard rencontré par lui à diverses reprises, une première fois avant d'être poussé par les flots déchaînés vers la prairie et la chaumière, une autre avant de rencontrer Ondine sur son île improvisée. C'était un esprit des eaux doué comme tous les esprits de pouvoirs surnaturels, mais comme eux, dépourvu d'âme. Ondine le connaissait bien mais, désireuse d'entrer dans le monde des hommes, elle se détournait de lui. Sa présence lui était importune, elle se mit en colère et le vieillard disparut de leur vue, mais sa voix continua à résonner en écho, enjoignant au chevalier de prendre bien soin de la fille du roi.

     

    Il est vrai que celle-ci allait avoir un grand besoin de protection au cours des prochain mois. Accueillie avec enthousiasme par le peuple de la capitale, traitée avec les honneurs dus à la compagne d'un grand seigneur, elle n'en appartenait pas moins à la race des fées. L'amour d'Huldbrand et l'âme humaine qu'il lui conférait n'empêchait pas une espèce d'aura de flotter autour d'elle et d'étranges reflets de passer dans ses yeux verts. Et les esprits ne laissaient pas en repos. Lorsqu'elle s'approchait de la fontaine sur la grand'place, un gardien chenu ne manquait pas de lui apparaître, toujours ce même vieillard qui prenait soin d'elle en ce monde-ci comme en l'autre. Le bruit s'en répandit, et les gens se mirent à éviter l'étrangère.

     

    Une seule personne chercha sa compagnie : Bertalda, celle-là même dont la folâtre exigence avait conduit Huldbrand dans la forêt, c'est-à-dire dans le domaine de l'esprit des eaux sous la garde duquel Ondine était placée. Lorsqu'elle se vit délaissée au profit de la nouvelle venue, Bertalda fit contre mauvaise fortune bon cœur. Elle lui offrit son amitié, que l'autre accepta.

     

    Bertalda s'attacha alors à sa rivale au point que, lorsque celle-ci quitta la ville avec le chevalier regagnant sa terre, elle les accompagna. Les jeunes gens chevauchèrent le long du Danube en direction de l'ouest, riant et plaisantant tels des amis de toujours. Ils arrivèrent bientôt en vue des hautes murailles du château de Ringstetten, situé sur le promontoire dominant les bois entrecoupés de guérets de la Souabe.

     

    Plusieurs agréables semaines se passèrent là en promenades, chasses et autres divertissements. Mais, au fil des jours, Huldbrand avait tendance à se détourner d'Ondine et à lui préférer l'humaine Bertalda. Leurs regards se croisaient plus souvent qu'il n'est d'usage entre simples amis, ils passaient de longs moments en tête à tête, se faisant mille confidences. Ondine s'en aperçut mais elle ne dit rien, se contentant de pleurer et de languir tristement.

     

    Elle ne fut cependant pas la seule à s'en apercevoir. Son vieil ange gardien, qui l'avait suivie par la voie des eaux souterraines, fut une première et brève apparition à proximité du puits situé dans la cours du château. Mais il ne s'en tint pas là. Au cours des premières nuits d'automne, il se mit à poursuivre par les longs corridors celle qui avait volé le cœur d'Huldbrand ; et, chaque fois qu'il la trouvait seule, il se montrait à elle, lui faisait des grimaces, et triait sur les pans de sa robe. Bertalda s'en plaignit au chevalier qui accusa Ondine.

     

    Celle-ci mit bientôt un terme aux persécutions. Dès qu'elle rencontra l'esprit des eaux, elle le renie expressément, lui et ses congénères, se croyant désormais une mortelle ordinaire, pourvue d'une âme. Elle lui ordonna de retourner chez lui ; quand il disparût par le fond du puits, laissant derrière lui une traînée blanchâtre, elle lui intima une dernière fois l'ordre de la laisser tranquille et recouvrit la margelle avec une pierre où elle grava certains signes connus d'elle, destinés à empêcher toute communication entre sa nouvelle vie et le monde qui l'avait vu naître.

     

    Là-dessus, la paix régna pendant quelques mois à Ringstetten. Touché par les marques de fidélité qu'elle lui prodiguait, le chevalier éprouva pour Ondine un regain de tendresse. Le passage d'un monde à l'autre étant barré, l'esprit des eaux ne put revenir troubler ni Huldbrand ni les deux femmes qu'il aimait. Au château, l'hiver se passa sans événement notable.

     

    Mais avec le printemps, lorsque se brisa la glace couvrant le Danube, Huldbrand ne connut plus de repos. Tiraillé sans cesse entre Ondine et Bertalda, il se sentait comme pris dans un piège.

     

    Voyant cela, Ondine proposa qu'ils se rendent tous trois en bateau par le Danube jusqu'à la capitale. Elle dépeignit en termes charmants les vergers en fleurs et la première touche de vert tendre sur les champs printaniers, ajoutant soudain avec gravité : "Je t'ai choisi pour époux, j'ai choisi de vivre parmi les hommes. Mais, sur le fleuve, tu dois craindre le pouvoir de mes parents. Si tu me protèges de ton amour, ils ne pourront rien contre moi ; si tu me délaisses, il m'emporteront avec eux." Huldbrand se contenta de sourire et de lui donner un insouciant baiser.

     

    C'est ainsi que le trio s'embarqua allègrement à bord d'un joli bateau aux voiles teintes de vives couleurs. Les marins à bord riaient de la joie des nobles passagers au spectacle du printemps. Mais ce bonheur fut de courte durée : ils ne furent pas plutôt parvenu au milieu du fleuve, où l'eau est plus profonde, que leur voyage se transforma en cauchemar.

     

    L'eau se mit à bouillonner autour d'eux et, dans l'écume formée par les vagues, apparut une tête sans corps, couleur de cendre qui cira d'une voix perçante quelques mots incompréhensibles à l'adresse de Bertalda ; celle-ci se voila la face ; Huldbrand se tourna vers Ondine mais, voyant qu'elle paraissait le supplier, il ne dit rien. Au bout d'un moment, les eaux se calmèrent. L'apparition s'était volatilisée. Les marins se signèrent, non sans murmurer contre les sorciers et toutes les créatures d'un autre monde.

     

    La trêve se poursuivit. Bertalda, le sourire aux lèvres, laissait traîner sa main dans l'eau, observant les reflets de sa chaînette en or. Chacun put voir le bracelet miroiter, puis chacun vit sortir de l'eau les doigts cadavériques qui l'arrachèrent. Huldbrand serra les dents. Ondine, elle, avec un sourire, plongea sa propre main dans l'eau, en tira une chaîne de corail qu'elle offrit à Bertalda en guise de consolation.

     

    "Espèce de sorcière", s'écria le chevalier, "tu n'as pas cessé d'appartenir à l'eau. Tu n'as rien à faire parmi nous."

     

    Un léger cri échappa à l'ondine ; elle lui tourna le dos puis se laissa glisser par-dessus bord. Nul ne put dire si elle s'enfonça simplement dans les flots ou si elle si désincarna. Mais on vit une traînée verte filer dans le courant.

     

    Il faut reconnaître que, si Huldbrand éprouva quelque douleur, elle ne fut pas de longue durée. Il demeura le temps du deuil à Ringstetten, mais avec Bertalda. Puis vint le jour de leurs noces. Délivrés de la crainte de l'autre monde, ses gens ôtèrent le couvercle du puits avant la cérémonie.

     

    Mais Huldbrand n'en avait pas fini avec les puissances aquatiques. On dit qu'il rêva d'Ondine en pleurs, dans une grotte de cristal au fond de la mer, et qu'il la réclama en gémissant. Nul ne sait s'il la vit vraiment, mais ce quoi est sûr, c'est que le jour du mariage, il courut comme un fou, ou comme un amoureux, vers le puits, d'où sortit une forme luisante qui l'enlaça dans ses bras. Et pendant un moment, il cessa d'être visible. Quand on put le voir de nouveau, il était mort ; Ondine lui avait pris son âme.

     

     

     

    12
    Samedi 15 Avril à 16:44
    angelilie

    beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une découverte et un enchantement.N'hésitez pas à venir visiter mon blog en lien ici : http://mondefantasia.over-blog.com/
    au plaisir

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