• Autour de la Lune

    Autour de la Lune

    May this tenderness cling
    When the fire of Spring
    Is a memory
    May you still be my own
    When a hundred years have flown

    (Love Me Tonight)

    Le King allongé sur un banc d’étoiles jaunes commençait son troisième tour de chant de la journée.
    Les phrases, les mots et les riffs des guitares étaient libérées puis absorbées instantanément par le vide.
    Le King ne semblait pas se rendre compte de cette brève tragédie, il continuait de sa voix suave à enchaîner sans la moindre fatigue ces plus beaux standards.
    Plaqué maintenant le long d’une surface opaque, Elvis se tenait légèrement de guingois, son légendaire déhanchement allait une fois de plus mettre en extase la foule de ses admiratrices quand dans un souffle il disparut de la scène jaune laissant à sa seule musique la mission de se frayer un chemin avec force et détermination dans le noir.

    Mère commanda la baisse générale du volume, la voix du King s’éteignit peu à peu pour être remplacé par les différents bruits des instruments de bord de l’habitacle, son protégé n’aimait pas entendre le rocker à son éveil.
    Mère enclencha le logiciel avec compte à rebours pour sortir Sam de son sommeil artificiel. Elle décida de tamisé la lumière et d’incliner légèrement la combinaison pour permettre à Sam d’admirer la lune sous son meilleur angle.
    Elle augmenta la température de l’air pulsé pour arriver à une chaleur ambiante acceptable pour un corps dont l’unique vêtement était un short noir.
    Enfin elle essaya de lui préparer dans le compartiment, caché au plus profond du siége, un petit déjeuné à base de croissants, brioches, café au lait et jus d’ananas.

    Le crane rasé au-dessus d’un visage imberbe commença à bouger. Les paupières se levèrent doucement pour s’arrêter à mi-parcours.
    L’effet de la drogue disparaîtrait au bout de quelques secondes.
    Un triste sourire lissa sa bouche légèrement ouverte, d’une main malhabile il frotta son nez épaté.
    Instinctivement il aspira une gorgé de liquide pâteux sans goût par le tuyau implanté dans sa lèvre inférieure.

    - Mère…

    - Oui Monsieur.

    - Pourquoi ce réveil? Tu te sens seul ? Tu t’ennuis de nos conversations des premiers jours dit Sam d’un ton amer.

    - Je me fais du souci pour vous Monsieur. Vous aurez de plus en plus de difficultés à revenir dans cette réalité. Les drogues injectées dans votre cerveau risquent d’en abîmer les tissus et d’altérer ainsi votre jugement.

    - En voilà une belle phrase pour m’annoncer ma prochaine folie. Je te remercie de toute l’attention que tu me portes mais…

    Sam ferma ses yeux et pris une profonde inspiration. Quand il recommença à parler de fines larmes roulaient le long de ses joues sans teint.

    - Tu as peut être oublié mais vois-tu la situation ne m’incite guère à rester auprès de toi Mère.

    - N’est-ce pas déjà de la folie d’être là assis sur ce fauteuil les jambes pendantes protégé du froid et des dangers de l’espace par ta seule combinaison de survie.

    - Pour toi un instant, pour moi des siècles.

    - Ma vie depuis neuf cent jours se réduit à observer la lune. Je sais tes efforts pour me présenter les mers que j’affectionne le plus mais crois-tu vraiment m’apaiser avec la mer de la tranquillité, me faire rêver avec la mer des nuées et peut être me redonner goût à la vie avec l’océan des orages. Pour toi de jolis noms, pour moi des taches sombres sur une lointaine surface morte.
    Sam leva ses mains vers son visage pour le recouvrir et d’une voix étouffée et suppliante, il repris son monologue.

    - O Mère, laisse moi retourner dans la douce quiétude des bras de Morphée et tu pourras ainsi t’occuper de moi pour toujours ainsi tu n’auras pas failli à ta mission.

    - Monsieur votre requête est inacceptable

    - Bien puisque tu le prends ainsi on est toujours mieux servi que par soi même dit Sam dans un souffle court.

    Et d’un mouvement précis et rapide Sam commença par retirer les sondes les plus proches de son cœur, la douleur fut féroce mais cela n’entama pas son ardeur d’automutilation.
    Ses mains prirent la direction de sa tête et …
    Zéro.
    Les mains de Sam suspendu au-dessus de lui entamèrent une lente descente vers son corps inerte.
    Sa tête dont les yeux étaient de nouveaux fermés repris sa position initiale.
    Mère satisfaite de son juste calcul décida d’entrer de nouveaux paramètres dans son logiciel pour éviter de nouvelles surprises.
    Il avait raté de peu son geste destructeur et elle ne voulait pas un autre incident.
    Il avait raison sur un seul point, Mère regrettait effectivement leurs conversations des premiers jours.
    Non il n’était pas dans l’espace depuis neuf cent jours mais depuis plus de dix ans. Elle le sortait de temps en temps de sa profonde léthargie pour entendre quelques instants le son de sa voix.

    Elle remis les sondes arrachées avec son court bras mécanique et nettoya le sang sur le torse de son hôte.
    Plongeant de nouveau Sam dans le noir de l’oubli, Mère décida de rappeler pour son plus grand plaisir son chanteur favori.
    Puis, elle se laissa dériver sur les ailes fabuleuses des chansons sortant de la bouche ouverte de Sam
    Le King dans un dernier déplacement s’installa dans la cabine et put enfin rejoindre une orbite faîte d’étoiles, de charmes et de poussières.

    I'll confess to you
    If I knew that our love would be gone
    With the stars in the dawn's grey light
    I'd still hold you close and whisper
    Love me tonight.

    (Ecrit par Don Robertson et enregistrée par Elvis Presley le 27 mai 1963)



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  • Commentaires

    1
    Lyserg
    Jeudi 3 Septembre 2009 à 16:15
    c’est étrange…perturbant sans doutes, dérangeant un peu. 
    Cette espèce de tendresse maladroite et atrophiée. Ca me file des frissons (rien à voir avec le King bien sûr !) Les mots pulsent avec une justesse dérangeante je crois. Je suis pas très doué pour exprimer mon ressenti, mais ça me plait. 



    2
    Sakutei Profil de Sakutei
    Vendredi 4 Septembre 2009 à 18:04
    C'est une nouvelle comme j'aimerai en lire beaucoup. Tout à la fois dénuée et pourtant férocement rattachée à des sensations, des souvenirs, des idées...un univers contemplatif.

    La technologie prenant conscience de son existence sous la forme d'intelligences artificielles tandis que les hommes sont bercés par leurs propres créations.

    Et ainsi les visages sans sourcils se nourissent des pulsions créatrices, du blues qui file le cafard et des rêveries en regardant la lune.

    Enfin c'est ce que ton texte m'inspire ^^. Et j'aime beaucoup.
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